Bobo Yéyé: Belle Époque in Upper Volta

Various Artists

Numero Group - 2017
par Pierre , le 10 janvier 2017
8
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A moins de se la jouer érudit devant quelques zoulettes ou de vouloir cracher son ésotérisme bancal et imposé par les nouveaux diktats du cool à la face de ses potes, difficile de tenir une conversation pertinente et documentée sur la musique africaine. Bien sur, on peut toujours se reposer sur l’excellent Awesome Tapes From Africa pour camoufler notre ignorance et conseiller deux ou trois perles aux copains dont la reconnaissance sera alors inversement proportionnelle au nombre de vues sur Youtube. Mais derrière cette poudre aux yeux se cache une réelle méconnaissance de la sphère musicale africaine, et plus largement du continent en lui-même. 

Bref, depuis la décolonisation et donc le retrait européen du bout de terre africain, il semble que notre intérêt vis à vis dudit continent peine à s’affranchir du piédestal sur lequel nous nous sommes arbitrairement mais confortablement installés. Tous puceaux de la culture africaine et donc de sa musique, il est de ce fait délicat d’inverser le processus en trouvant un angle d’attaque pertinent et cohérent par rapport à l’ampleur de la démarche. On pourrait, en bons salauds néroniens et convaincus de la supériorité de la musique occidentale, considérer celle africaine comme une solution homogène et nier ainsi la diversité évidente des cultures ou l’influence du contexte politique étatique en se contentant d’une bonne playlist Deezer bien grossière genre « best of Africa XD lol ». Ou alors, progresser prudemment en se focalisant sur quelques situations bien précises histoire, à terme, d’avoir un aperçu plus honnête de la richesse musicale africaine.

Et c’est précisément cette noble attitude qui transparait au sein de la démarche du label Numéro Group, lui qui nous invite à découvrir l’effervescence d’un pays alors en pleine mutation: la Haute-Volta. Vestige de l’époque coloniale, ce nom quasi-inconnu aujourd’hui a pourtant survécu au départ de l’administration française en 1960, suite à l’acquisition d’indépendance d’un pays qu’on nommera quelques années plus tard… Burkina Faso. Parce qu’il est effectivement important de contextualiser tout ça, histoire de capter un peu mieux le véritable souffle de liberté et d’émancipation qui se dégage de ces trois heures d’écoute, et de ce fait entrevoir plus clairement ce qui fait de Bobo Yéyé: Belle Époque In Upper Volta un touchant témoignage de cette décennie sacrée. 

Période charnière pour le pays, les années 1970 demeurent en effet toutes particulières pour une République de Haute Volta alors en pleine mutation, avide d’affranchissement et d’identité : porté par l’espoir d’un avenir meilleur, tout un peuple jusque là opprimé et divisé se rallie ainsi au rêve ingénu de résurrection et d’unité. Et c’est très justement cet optimisme candide que portent à nos oreilles les 37 titres Bobo Yéyé: Belle Époque In Upper Volta, regroupés en un triple album indispensable à quiconque est capable d’étendre sa sphère de considération musicale outre-Méditerrannée - Magic System ça compte pas petit rigolo.

Certes impressionnant voire répulsif par sa taille donc, Bobo Yéyé: Belle Époque In Upper Volta parvient néanmoins grâce à sa contenance à véritablement encapsuler l’esprit festif de cette scène musicale en plein renouveau. On y découvre ainsi Volta Jazz, groupe qui laissera comme preuve de son existence un album et une vingtaine de singles dont 16 compositions sont ici compilées sur le premier disque. Capable des mélodies les plus entrainantes à l’origine de titres franchement passionnants, dansants et ludiques ("Bi Kameleou"), Volta Jazz pioche divers éléments occidentaux, emprunte notamment au yé-yé hexagonal pour étendre sa palette toute singulière et parvient même parfois à éplucher notre petit coeur fragile ("Ma Douce Melody"). Soyons tout à fait clairs : on ne peut que vous recommander la plongée dans cet univers musical à la fois si exotique et si familier dont l’enregistrement certes précaire ne fait qu’ajouter à son charme.

D’autant que ces velléités libertaires précédemment évoquées s’expriment également au sein même de cette scène musicale, en témoigne Tidiane Coulibaly, déserteur d’un Volta Jazz qu’il juge désormais trop castrateur, consensuel et huilé pour assouvir ses désirs d’émancipation musicale. Malgré tout fort de cette expérience, le voici désormais aux commandes de L’Authentique Dafra Star de Bobo-Dioulasso, formation toute aussi talentueuse et donc logiquement génitrice d’authentiques coups d’éclat ("Si Tu Maime") appuyant brillamment l’aspect cathartique des compositions ici réunies. 

Hautement percussive, comme le prouve notamment la troisième partie de ce Bobo Yéyé: Belle Époque In Upper Volta marquée par Les Imbattables Léopards ou Echo Del Africa, souvent d’inspiration cubaine également, la musique contenue ici a donc quelque chose d’intemporel en ce qu’elle parvient à traduire l’enthousiasme d’artistes transis par l’espoir d’un avenir durablement séduisant. Pourtant, ce dernier s’obscurcira rapidement pour ces musiciens d’une génération bénie avec l’arrivée au pouvoir du révolutionnaire Thomas Sankara en 1983. En renommant le pays Burkina Faso, soit pays des hommes intègres, Thomas Sankara instaure également un couvre-feu ainsi qu’une loi empêchant les musiciens burkinabés d’être rémunérés grâce à leurs concerts. Voilà donc qui conduit à l’agonie une scène musicale passionnante, certes oubliée à ce jour, mais dont les reliquats sont autant d’instants de fête qui ne demandent qu’à être partagés. Reste alors ce testament d’une époque insouciante, libre et magnifique. Car plus qu’une compilation, Bobo Yéyé: Belle Époque In Upper Volta est une invitation.