Descendants Of Cain

Ka

Iron Works Records - 2020
par Aurélien , le 4 juin 2020
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Dans la musique, il y a les compétiteurs, les superhéros. Ceux dont on sait qu’à un moment, quelque chose va mal tourner, puisque personne n’est fait pour régner plus d’une poignée d’années. Et puis il y a les fantômes, ceux qui ont planté leur tente dans un gigantesque cimetière indien, et qui n'en sortent que pour satisfaire un vide artistique. Parmi ces sorciers d’un nouveau genre, il y a celui qu’on appelle Ka. Et Ka, il est très proche de Trevor Reznik dans The Machinist : depuis bientôt dix ans, il promène son flow d’insomniaque et sa voix monocorde sur des bouts d’instrumentales décharnées, squelettiques, dans des morceaux qui ressemblent parfois à des introductions avortées. Musicalement, rien ne semble totalement lancé et pourtant tout reste là, immobile, comme suspendu par des fils de nylon. Et c’est peut-être ça finalement, la grande force des disques de Ka : ce sentiment de partir à la rencontre d’une collection de ciels figés, par le biais d’une musique anémique qui étouffe la notion de temps au point de ressembler à un labyrinthe aux contours mal finis.

Quand Ka sort Descendants of Cain début mai en tout cas, avec sa pochette digne d'un groupe de black metal, on n’a pas franchement envie d’en rajouter à l’amertume du moment, déjà bien sombre et anxiogène. Malgré son habillage trompeur pourtant, Descendants of Cain est bel et bien un disque de fin de printemps, frappé du sceau de l’insolation : preuve en est, il ne lui faut que quelques mesures pour que l’auditeur se laisse doucement pénétrer par cette douce léthargie, ses grooves statiques qui lui permettront d’apprécier les menus détails de cette folle fresque aux images bibliques. À l’instar de ses ainés, ce nouveau disque de Ka reste une nouvelle expérience unique, qui s’extirpe des chapelles du rap pour ne répondre encore un peu plus qu’à ses propres codes. Ainsi, une large partie du disque s’inscrit dans cet ADN zombie, où des samples taillés dans l’ambre brillent parfois par eux-mêmes, oubliant de se doter en drums par peur d’offrir une musique trop carrée et régulière. Une esthétique qui fonctionne à merveille et permet au druide de Brooklyn de débiter son flow si aéré, tout en irrégularités et en imperfections, créant ce passionnant décalage et cet élan somnambule avec la prod. Conscient que cette entreprise ne saurait être pleinement pertinente si elle n’était pas d’une concision maladive, Descendants of Cain ne trompe en tout cas pas sur la marchandise : en trente minutes de musique, il invite même son auditoire à se replonger volontiers dans ce rêve éveillé aux contours flous, et même à se noyer franchement dans les limbes de cette prose paraplégique, dans la pure tradition du rappeur New Yorkais ici au sommet de son art.

Et donc, toujours sans concessions, Ka perpétue à l’instar d’un Roc Marciano une œuvre dense cachée derrière une intention, qu’il fait perdurer en la déclinant, disque après disque, et en la poussant à révéler à chaque fois de nouvelles couleurs. En somme, et si Ka est assurément plus fidèle à l’essence du rap en tant que musique d’emprunts, il n’est nullement passéiste dans sa démarche et continue d’exploiter chaque recoin laissé libre par ses pairs, innovant en offrant une musique qui porte la léthargie au rang d’art, et une caisse de résonance sur mesure pour ses psaumes vaudous à la recherche d’âmes souffrant d’ivresses tristes. Grand bien nous en fasse : Descendants of Cain est un disque thérapeutique qui exorcise les démons nocturnes, en retenant quelques précieuses minutes la lumière du jour dans un élan de guérison bienvenu en ces temps troublés. D’ailleurs, fermez les yeux au moment d’appuyer sur lecture : vous constaterez vite combien il n’est pas rare de croiser, à intervalles réguliers, de belles aurores boréales au milieu de ce déluge de noirceur.