Essential Mix
2ManyDJ's
Il fut un temps lointain où Soulwax n'était qu'une machine à traverser les genres : le rock à ses tout débuts fin des années 90, puis la musique électronique dans les années 2000, avant de faire le grand écart entre les deux en osant la grande aventure du DJing. En 2023, on a désormais l'impression que l'oeuvre des frères Dewaele défie le temps, non sans un certain succès : nous avons fêté il y a peu les vingt ans de la pierre angulaire As Heard On Radio Soulwax Pt.2, véritable totem des années mash-up qui, comble de la gentrification, à eu droit à son pressage vinyle. Un beau paradoxe pour cette entreprise qui s'épanouissait deux décennies plus tôt comme objet pirate aux premières heures du Peer2Peer, à une époque où les bootlegs avaient pignon sur rue et que ses papes s'appelaient 2ManyDj's, mais aussi Hollertronix ou Girl Talk. Autant de passeurs qui se sont évertués, parfois avant de céder aux sirènes du grand public, à mettre dans un shaker le passé et le présent pour tenter de dessiner un futur où blousons en cuir, casquettes New Era et glowsticks partageraient une seule et même piste de danse. Et il fallait les voir à la fin 2000 pour s'en rendre compte : le vrai vivre ensemble, c'est sur la piste du Social Club qu'on le trouvait, à pogoter sur de l'acid house et entendre des artistes électroniques faire des ponts avec le hard rock. Ça n'a pas duré bien longtemps certes, mais bon sang, quelle chance on a eu de vivre ça.
Reconnaissons-le tout de même : la spontanéité des années As Heard On Radio Soulwax est aujourd'hui révolue. Sous la bannière 2ManyDj's, les frangins préfèrent concentrer leur énergie dans des sets qui se jouent aujourd'hui à guichets fermés, accompagné d'un écran géant sur lequel les pochettes de leurs disques préférés s'animent. Si la spontanéité à un peu disparu, leur soif de faire les ponts entre tous les disques de leur (large) discothèque, elle, reste insatiable : c'est en tout cas ce que tend à prouver le troisième (!) Essential Mix que les frangins Dewaele ont offert à l'antenne de la BBC, beau cadeau de fin d'année après une année plutôt riche en belles relectures et en sorties remarquables sur leur structure DEEWEE. Deux heures qui, l'espace d'un instant, ont ramené leurs plus éminents fans à une époque où l'Internet n'était pas encore vidé de tous ses idéaux. Et tant pis si Discord a remplacé les forums ou que Soundcloud a remplacé LimeWire, car si les noms changent, l'effet reste le même : quand les frangins cuisinent une sélection, c'est autant pour le plaisir de jouer que pour celui de connecter les gens grâce à la musique, à la conquête des moultes Track ID qui peuplent leurs sélections aussi minutieuses que sauvages.
Au menu de ces deux heures menées tambour battant en tout cas, la paire brasse (évidemment) très large, mais surtout rappelle que le passage par la case radio est toujours une aubaine pour eux qui peuvent autant défendre leur production de l'année passée que mettre en avant ce qu'ils ont le plus aimé jouer en DJ set. C'est ainsi que l'immense "Bizcochito" de Rosalia flirte avec la new beat, que leur relecture du "Cliché" de Charlotte Adigery est prolongé indéfiniment et entrecoupé d'une bonne dizaine de morceaux pour faire monter la sauce avant de lâcher les chevaux, ou que la paire nous prouve qu'elle sait garder sa meilleure esgourde sur toutes les scènes (le "Honey Badger" de Rhyw, bijou de mindfuck techno y est notamment présent) et toutes les époques. Ça pourrait ressembler à de la démonstration de force si tout n'était pas exécuté aussi magistralement, hachant leurs morceaux préférés, les ralentissant ou les accélérant, bref les sacrifiant sur le totem du BPM pour les caser dans un ballet ininterrompu où les genres se téléscopent dans une complémentarité exemplaire. Du grand art donc, et c'est d'autant plus percutant qu'aujourd'hui le tandem est le seul à encore se prêter à cet exercice funambule, au point qu'on se demande bien si celui-ci ne disparaîtra pas en même temps que ceux qui lui ont donné ses lettres de noblesse.
Au final (mais aurait-il pu en être autrement ?), ce troisième mix pour l'émission de Pete Tong est une énième réussite à l'actif des belges qui continuent de laisser à chacun de leurs passages un bel os à ronger et qui n'ont rien perdu de leur superbe lorsqu'il s'agit de se faire plaisir, et de masteriser encore un peu plus fort leur science du mélange des genres. 2ManyDJ's tient là en tout cas leur meilleure carte de visite pour une tournée des festivals 2023 : rien qu'en s'appuyant sur ne serait-ce qu'une portion de ce que la paire triture ici, il y a en effet moyen de mettre à sac un bon paquet de fosses dans un son et lumière qui n'a certes pas l'audace de cette sélection millimétrée, mais qui saura se montrer aussi efficace que pompière. En somme, rien ne change : on ne se fatigue pas de dire du bien de tout ce que le Soulwax Cinematic Universe continue d'enfanter, et après bientôt trente ans à attendre de les voir faire un vrai faux pas, on se réjouit de penser qu'on tient là la plus belle anomalie jamais engendrée par la culture club mondiale. Et qu'il est bon, en ces temps troublés, de pouvoir encore compter sur quelques valeurs refuges...