Peradam

Soundwalk Collective, Patti Smith

Bella Union - 2020
par camille , le 17 septembre 2020
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Stephan Crasneanscki et Simone Merli signent leur quatrième collaboration avec Patti Smith, dans un album qui vient clôturer l'exercice périlleux d’un triptyque immersif sur la route de trois poètes français. Pour rappel, leur première collaboration remonte à 2016 sur Killer Road avec Jesse Smith (la fille de la chanteuse) aux percussions, pour un puissant hommage à Nico. 

En 2019, ils produisent deux albums de leur tryptique Perfect Vision. L’idée est de partir sur les traces d’écrivains français pour célébrer une partie de leur vie. Avec leurs enregistrements au Mexique pour The Peyote Dance, ils rendent hommage aux visions hallucinogènes d’Antonin Artaud lors de sa supposée visite (introspective) aux Tarahumaras. Avec Mummer Love, ils s’attaquent à Rimbaud, sa mystérieuse vie à Harar en Éthiopie et au soufisme. Ils réunissent les univers  de Philip Glass, Patti Smith et Mulatu Astatke (créateur du terme « Ethio-jazz ») et le groupe soufi de Cheikh Ibrahim autour de leurs enregistrements de terrain pour relever le pari risqué de transmettre dans leur projet l’exploration d’une connexion transcendantale et de la contemplation mystique.

Dans ce troisième opus, Peradam, ils s’unissent à Anoushka Shankar (sitariste indienne), Tenzin Choegyal (musicien tibétain) et Charlotte Gainsbourg. Cette joyeuse troupe part à la conquête de l'oeuvre de René Daumal, et plus précisément de son roman « Le Mont Analogue ». Inachevé, ses héros sont abandonnés au milieu du cinquième chapitre dans leur ascension d’une montagne située dans l’hémisphère sud. Celle-ci évoque la symbolique d’un mont sacré qui permet la communication avec un au-delà, telle que relatée dans d’autres croyances via des montagnes existantes (comme le mont Sinaï, le mont Meru, le mont Olympe). « Whoever starts on a voyage must start from wherever he is; he mustn’t think the destination is already reached just because he has an accurate and detailed itinerary in his hands (…) The place where you are is where you have to begin: the present state of your consciousness, together with all that it contains. » nous récite Patti Smith, de sa voix grave qui résonne à l’unisson avec les textes de Daumal.

Dans cette philosophie et sur la voie indianiste de l'auteur, le groupe a enregistré pour ce voyage dans les montagnes de l’Himalaya, en Inde et au Népal. C’est sur ces traces que le vent nous mène dès l'ouverture de l’album avec « Nanda Devi » (déesse colérique et épouse de Shiva). On comprend vite dans quoi on embarque au début du deuxième morceau lorsque Patti Smith entonne : « I will not speak of the mountain ».

« Peradam » est un mot utilisé pour la première fois dans le roman de René Daumal. C’est une pierre précieuse qui se révèle uniquement à ceux qui la recherchent, sans doute comme la substance de cet album : « (…) l’œil le perçoit à peine. Mais à quiconque le cherche avec un désir sincère et véritable besoin, il se révèle par son éclat soudain » décrit-il dans son roman. Au fur et à mesure, l’oreille curieuse est absorbée pas l’univers métaphysique conceptualisé par Daumal. 

Charlotte Gainsbourg s’approprie les textes différemment et il est moins aisé de rentrer dans son interprétation après celles, plus poignantes, de la chanteuse rock et poétesse dont l’époque beat coule dans les veines. Le duo n’est pas évident sur « The Four Cardinal Times », déjà rendu complexe par le mariage délicat du français et de l'anglais, bien qu’on salue l’hommage discret à la langue d’écriture du poète. La différence d'intensité dans les interprétations est difficilement conciliable, tant il semblerait que la chanteuse américaine s’adoucisse face aux chuchotements de Gainsbourg.

Le dernier morceau nous laisse dans un questionnement mystique et fidèle à Daumal, concernant les conséquences souvent inconnues de nos actions. Patti Smith chante comme un malin démon ce qui semble être une fable à leçons, d’un rat peu agile qui ne mange que des guêpes malades et mourantes, empêchant la propagation aux autres insectes. Sauf que le narrateur le tue, conduisant l’écosystème à sa ruine. « I killed a rat ».

Au bout des deux premiers albums, le résultat est mitigé. Malgré l’apport hautement qualitatif des enregistrements « on-site » des différents bruits d’ambiances remixés, c’est le lyricisme récitatif épanoui de Patti Smith qui fait office de fil rouge. Les musiciens invités réussissent à donner un corps plus prenant aux différents récits sonores. Ce troisième projet vient parfaitement clore le triptyque, et il convient de saluer l’énorme travail anthropologique mené par le groupe sur des sujets littéraires houleux : il n’est pas certain qu’Artaud ait mis les pieds dans la tribu des Tarahumaras ni goûté au peyotl; il y a très peu de traces de Rimbaud en Éthiopie; et le Mont Analogue est un roman inachevé. La compréhension de l’univers des différents auteurs est certainement un plus pour une expérience davantage immersive.