Protean Threat
Oh Sees
On pourrait opportunément railler les changements de noms incessants - et dont on peine à entrevoir la nécessité - du groupe de John Dwyer, y déceler une fragmentation de l’unité psychique du grand sorcier de Frisco, un cache-misère marketing visant à déplacer la focale et détourner l’attention d’une inspiration tarissante, ou tout bêtement s’en battre purement et simplement les gonades. Pourtant, s’évertuer à interpréter ce polymorphisme sémantique, fût-il imprégné d’une signification jusqu’alors indécryptable, reviendrait à nier au grand héraut garage le monopole de son oeuvre. Car il semble bel et bien que l’Américain, unique maître à bord de la supermachine qu’est OSEES, détienne seul la pierre de Rosette permettant de déchiffrer les arcanes d’une oeuvre colossale, riche de désormais vingt-trois albums.
En effet, pour n’importe qui se frayant un chemin à travers l’existence au cours du 21ème siècle, courant après la physiologie et le Capital, empêtré dans ses algorithmes et ses rencards Tinder infructueux, John Dwyer ne peut apparaître que comme un artiste iconoclaste. Un homme paradoxal, qui, s’il semble d’une part s’être extrait de nos temporalités propres à infarcir les coeurs et gangréner les santés en se ré-appropriant le temps, et notamment celui de la composition, propose pourtant une oeuvre survitaminée et empressée, où le temps semble lui-même se courir après, et dont le rythme de production ferait pâlir de jalousie jusqu’au dernier épigone stalinien. Bref, il suffit de voir à quelle hauteur l’Américain sangle sa guitare pour comprendre que Dwyer n’a pas une seconde à perdre, alors même que celui-ci semble en détenir plus que n’importe qui.
Les mauvaises langues et les parfaits connards - qu’on salue au passage - brandiront sans surprise l’apparente simplicité du torrent musical que nous délivrent les OSEES pour objecter qu’il n’y a rien de bien sorcier dans la composition du rock garage. C’est oublier un peu vite la propension métronomique du groupe et sa capacité chirurgicale à produire une musique millimétrée, ultra-carrée ; c’est oublier également la quantité hallucinante de mélodies, riffs de guitare, lignes de basses, et de fûts tabassés qu’ont commis les Californiens. C’est finalement témoigner de son impuissance face au temps, au règne de l’immédiateté, en considérant chaque album du groupe comme un événement ponctuel dans son fil d’actualité et non comme la continuité d’une oeuvre au sens large.
Voilà donc peut-être le grand message de Dwyer, auquel Protean Threat peut revendiquer fièrement son appartenance, voire son manifeste politique : tout est affaire de temps. En surexploitant les capacités qu’offre le métronome et en proposant à un rythme vertigineux une oeuvre hyperactive faisant blêmir d’inquiétude la Fédération Française de Cardiologie, Dwyer paraît exacerber notre rapport pathologique au temps, et la fuite en avant de celui-ci. Peut-être comprendra-t-on un jour alors l’oeuvre du grand prédicateur comme une invitation à interroger notre conception et notre habitation du temps, nous qui n’en disposons même pas suffisamment pour écouter toute sa discographie. Peut-être alors, que tout, dans l’oeuvre de Dwyer, n’est finalement question que de temps. Ou peut-être qu’on se branle juste un peu trop la bite.