A Steady, Drip, Drip, Drip
Sparks
Parler des Sparks en 2020 c’est tout sauf faire vibrer la fibre nostalgique envers un groupe actif depuis 1971 et qui sort ici son 24ème album avec une fougue juvénile inébranlable. D’autant plus que cette année promettait pour Ron et Russel Mael qui devaient, du haut de leurs 75 et 72 ans respectifs, présenter leur comédie musicale Annette à Cannes en mai dernier. Un film à 95% chanté, la bande originale et le scénario écrits par leurs soins, réalisé par Leos Carax - énorme fan du groupe - avec à l’affiche Adam Driver aux côtés de Marion Cotillard et Angèle. Reporté à une date encore floue, le résultat ne peut qu’être à l’image des Sparks depuis 50 ans : barré, absurde, baroque, un pied dans la pop culture la plus flamboyante, l’autre dans l’arty toujours surprenant mais jamais snob ou passéiste. Le duo ne vivant pas sur les cendres d’une gloire révolue, il avait aussi finalement accepté de faire l’objet d’un documentaire se concentrant sur les dernières années des frangins, le réalisateur Edward Wright étant convaincu qu’il s’agit là de leur période la plus passionnante.
Et ce n’est pas nous qui allons le contredire. Même si on reste très attaché à leurs débuts plutôt glam dans les seventies - avec en apothéose la triplette Propaganda / Kimono My House/Indiscreet sortie coup sur coup en deux ans à peine - la suite promettait bien des surprises. Mais la base était là : théâtralité, textes ubuesques, riffs et sens de la mélodie implacables. Tout comme les pochettes de leurs disques qui justifient souvent à elles seules leur achat. Une folie douce contrôlée de main de maitre par l’aîné Ron, principal compositeur, dont le jeu de scène consiste à jouer à l’automate stoïque et carrément flippant derrière son clavier avec sa moustache qui doit autant à Hitler qu’à Charlot. Laissant devant son chien fou de frère se pavaner comme un paon à la saison des amours. Un style tout en contrastes, il fallait oser et les Sparks l’ont fait avec une classe folle, sans le moindre scandale. Résultat, même le gentil Paul McCartney les parodie dans la vidéo de Coming Up en 1980. tandis que les Sparks collaborent avec Giorgio Moroder le temps de deux albums d’une pop-disco décapante et tournent peu à peu le dos aux guitares avec succès.
Eternels touches à tout, le duo californien exilé en Europe restera fidèle tout au long de sa carrière à l’idée que l’on peut faire de bonnes chansons pop avec humour et une apparente légèreté doublée d’un sens de l'esthétisme intransigeant qui force le respect. Plus discrets à la fin des 90’s - hormis le bien nommé Plagiarism sur lequel le groupe se reprend lui-même dans un trip electro-dance et où apparait Faith No More en backing band sur deux titres – les années 2000 verront les Sparks signés sur In The Red, sortir un concept album sur Ingmar Bergman pour finalement collaborer avec Franz Ferdinand en 2015 le temps d’un très correct F.F.S. , les rappelant surtout au bon souvenir d’un public un peu moins de niche. Dans la foulée est sorti le charmant Hippopotamus qui leur a valu de flirter à nouveau avec le top 10 des charts anglais. Ce qui nous a permis de constater que les Sparks étaient toujours une machine de guerre sur scène, accompagnés des géniaux Mini Mansions, unique et vraiment précieuse. A tel point qu’on ne pouvait que se réjouir de l’annonce de ce A steady, drip drip, drip, disponible en mars sur les plateformes mais dans les bacs depuis début juillet.
Pour ceux qui seront arrivés jusque-ici, vous aurez compris que l’objectivité n’est pas trop de mise : même moins bon à priori, un album des Sparks peut se révéler sous un autre jour au fil du temps car le fan est patient. Et si les premières écoutes de cette cuvée 2020 ont eu tendance à nous faire dire que le groupe semble être un peu en roue libre depuis l’expérience F.F.S. et l’album précédent, il n’en reste pas moins que la barre reste très haute en matière de pop synthétique aussi raffinée que grandiloquente, toujours aux limites d’un kitch assumé que seuls eux peuvent nous faire avaler à grosses lampées. Si on peut épingler certains titres ("I’m toast", "Pacific standard time"), on ne résiste pas à évoquer "Please don’t fuck my world", hymne écolo cul-cul, un peu leur "Heal the world" dans lequel Russel clame en pleine règne Greta Thunberg : Rivers, mountains and seas/ No one knows what they’re for. L’air de ne jamais y toucher, les frères Mael sont conscients du temps qui passe ("One for the ages") mais restent ces éternels gamins dandy qui jouent avec les marges avec une jeunesse d’esprit trop rare. De notre côté, on s’amuse à se faire peur en imaginant un monde sans les Sparks ou pire de ne jamais les avoir découverts. Achoo !