Concert

CTM Festival 2020

Berlin , le 30 janvier 2020
par kidula , le 24 février 2020

C’est en sortant au petit matin de feu le Club Maria dans le cadre d’une soirée du CTM il y a quelques années que j’ai pris la décision de passer la majeure partie de mon temps à organiser des festivals. Para one avait dû dégager de la scène les Noze, complètement pétés et ayant largement dépassé le temps de leur slot. Il avait livré un set dur et tranchant, et confirmé à jamais sa place dans mon cœur comme le numéro un de toute la vague électro (à la) française.

Depuis, je retourne autant que faire se peut visiter le festival allemand (appelé Club Transmédiale à l’origine), qui reste un des musts du circuit européen. Plutôt que d’aligner les noms qui font les colonnes de Fact et Resident Advisor, le CTM travaille à la marge, cherchant les projets et les artistes les plus « pointus » (quel horrible mot), dans des esthétiques aussi variées que possible, de l’électroacoustique au reggaeton, de la techno turbine aux expérimentations folk.

crédits photo : Udo Siegfriedt / Stefanie Kulisch / Irma FS

Le CTM est un festival avec un accent réflexif assez fort, où les plus courageux·ses peuvent se faire remuer les méninges autant que le corps et les oreilles. Le thème de l’édition 2020 qui s’est tenue du 24 janvier au 2 février était « Liminal », qui se réfère à la liminalité en français dans le texte. J’ai cherché pour toi ce que ça veut dire : c’est en quelque sorte un état de seuil, une phase d’incertitude qui précède un après tout en se référant à un passé. Comme tu vois, on ne rigole pas niveau théorie chez nos amis allemands.

 

 

ROBOT ROCK – Jeudi 30 janvier

Le festival qui s’étale sur deux semaines présente une masse de contenus incroyablement riche, de l’installation à la conférence en passant par une centaine de lives et de DJ sets en tout genre : il faut donc faire le tri en jonglant avec les distances berlinoises.

Je m’engouffre en fin d’après-midi dans Kunstenquartier, l’une des nombreuses salles occupées par le festival. Il faut longer les sièges du théâtre dans le noir, au son d’une techno « noire et martiale »™ jusqu’à un rideau qui occupe le fond de scène. 

12 personnes sont au centre de l’espace, harnachées dans de lourds exosquelettes câblés au plafond et se livrent à une danse mécanique et contrainte. Ils portent un bleu de travail, quelque part entre la combi Fallout et l’uniforme d’une dictature communiste. L’image est puissante. On a l’impression de voir un groupe de techno-vikings du futur tout en pistons et diodes qui leur envahissent les bras et le dos. C’est à la fois chorégraphié et libre. Les bras des cyborgs sont contrôlés depuis le plateau par Louis-Philippe Demers et Bill Vorn, deux artistes multimédias qui travaillent sur les thématiques du cyborg et de la robotique. L’intégralité des cobayes a choisi d’être là puisque l’on pouvait s’inscrire au préalable pour faire partie de l’expérience.

Au-delà de l’éclairage ambiant qui reprend les classiques du club techno avec ses flashs strob et ses rayons lasers rouges ou bleues, des lampes sont fixées sur les bras des automates et viennent éclairer leur visage souriant, mais suant, au rythme de cet aérobic de la dictature du futur.

Si on sent que le show a nécessité beaucoup de travail et possède une imagerie forte, je regrette un peu le questionnement et l’imaginaire déjà old school qu’il évoque. Les machines nous contraignent à vivre dans une semi-liberté consentie, mais nous faisons désormais (presque) tous corps avec celles-ci. L’imaginaire visuel mécaniste du projet (et finalement son environnement sonore très techno 2014 pour le dire vite) donne une vision un peu rétro futuriste au à l’ensemble. J’en suis pas à leur dresser mon carton ok boomer, mais j’attends avec impatience des visions post apocalyptiques plus proche de l’imaginaire de 2020. Mais je fais la fine bouche.

Je passe ensuite faire un tour au Hau2 pour une série de concerts assis. Je ne suis malheureusement pas trop dedans et les expérimentations radiophoniques de Dani Gal et Ghazi Barakat, comme le mélange de noise et de spoken word du duo iranien NUM, me passent un peu au-dessus de la tête. Ça me permet toutefois de réaliser à quel point il existe une infinité de projets expérimentaux au-delà de l’Europe et des États-Unis. Pour vous donner une idée, allez simplement voir sur Syrphe, excellente plateforme dédiée à la production asiatique et africaine et dont j’aperçois justement le tenancier dans l’assistance.

 

 

Le dernier projet est Afrorack, du synthé modulaire de Côte d’Ivoire. Au-delà du nom fantastique (l’Eurorack est un standard du synthétiseur modulaire) c’est un chouette live d’acid / techno / ambiant « fait à la main ». Ça me donne envie de creuser le sujet, mais je pars avant la fin pour garder un peu d’énergie.

Je file au Berghain après ce début de soirée déjà riche, mais je suis stoppé dans mon élan par une spécificité berlinoise qui me crispe au plus haut point : la queue. Impossible de pénétrer un club allemand sans s’assurer auparavant d’avoir attendu une bonne demi-heure et d’être congelé à l’os. On me rétorquera que cela fait parti du folklore, du mythe, de la légende, mais les amis, on est en 2020 : c’est bien beau de discuter inclusivité, espaces de liberté et que sais je, si c’est pour asséner un « NEIN » a toute une partie du public sans autre forme de procès. J’invite donc notre ami Sven à aller écrire le second tome de ses mémoires et à nous laisser faire la teuf peinards.

Avec tout ça, j’ai donc raté Lyra Pramuk et Nene H & l’Ensemble Bassiani, deux artistes issues de l’excellente plateforme SHAPE. Puisque j’organise un festival qui en fait partie, mon sens aigu de la déontologie m’interdit de vous en faire plus avant la réclame.

Depuis l’arrivée en Europe de Senyawa il y a quelques années, je sais qu’il se passe beaucoup de choses en Indonésie, mais mon temps de cerveau et l’orientation très américano-européenne de la presse font que je passe à côté de plein de trucs fous. C’est ce que vient me prouver de manière très « in your face »  Raja Kirik, groupe composé de Yennu Ariendra et J. Mo'ong Santoso Pribadi. Le texte sur le site du festival est très théorique et présente une réflexion sur le buto indonésien et l’oppression coloniale. Je suis dès lors assez peu préparé à la purée que le couple balance direct. À droite, l’un envoie des séquences que l’on pourrait qualifier de gabber, ultra rapide et ultra dégueu, depuis un laptop, en tapant maladement sur des pads. De l’autre, son collègue alterne le matraquage de sortes de ressorts amplifiés, avec des sonorités qui vont rappeler Glenn Branca, et les hurlements dans des instruments à vent qui ont l’air d’être bricolés avec des restes de chantier. Il y’a un aspect déroutant dans les timbres, les rythmes et au final un peu tout, mais on est emporté par leur énergie.

Surtout, on sent bien que ces gens s’en foutent de tous les symboles d’une certaine hype qui les entourent : le Berghain, le CTM ou la presse qui pourraient être là, les mecs n’en ont rien à carrer, et ils enverraient probablement la même sauce dans une obscure salle des fêtes de Jogjakarta. Pour vous résumer mon avis, Raja Kirijk, ils tapent sur des bambous et sont numéro 1.

C’est Duma qui enchaine derrière et je n’en ai jamais entendu parler. Si on est censé être sur un mélange de grindcore et de doom, une seule personne est sur scène, avec un laptop qui ne démarre pas. Alors j’attends pendant que tout le monde s’affaire à faire parler la machine.

J’attends notamment parce qu’ils ont un disque à sortir bientôt chez Nyege Nyege. Depuis que je suis allé voir en Ouganda à quel point la hype est justifiée autour du festival, depuis que je me fais plier tous les mois par le nombre incalculable de leurs excellentes sorties, je leur fais une confiance assez aveugle (au hasard, allez y voir ici, ici ou encore ). Ceci étant dit, quand ce laptop démarre je ne suis absolument pas prêt pour ce qui m’arrive.

Alors que des énormes blasting beats commencent à dégueuler à une vitesse non conventionnelle du Funktion One, une sorte de Zach de la Rocha noir et tendu comme un arc débarque et vomit un torrent screamo à pleine puissance. Je perds alors le contrôle. Je suis dans le pit, c’est un gros pogo au milieu du club et les chants gutturaux death et super high pitched tendance depressive black- metal s’alternent sur ces beats ultras rapides et digitaux. Parfois je devine des mélodies qui me rappellent Kaoss Edge, le faux projet digital-grunge de Daniel Lopatin. Je me dis que ça fait 15 ans que je l’attends ce projet de métal électronique (même si le Canadien City a fait un excellent job en 2018 avec Skeleton) et que je l’imaginais venir de n’importe où, mais pas du Kenya. Ça dure une petite heure, le chanteur vient hurler dans la foule, tout le monde est rendu dingo, j’ai 20 ans à nouveau.

Après cette monstrueuse baffe, j’ai un peu de mal à retomber. Je monte au Panorama bar voir Sherelle dont la Boiler Room a mis tout le monde d’accord à juste titre. C’est moins blindé que ce que j’attendais, pas mal de monde est allé voir Andy Stott qui commence, mais le set de DnB et de jungle hyperkinétique de l’Anglaise me parait à la hauteur de sa réputation.

Je redescends et ça cogne déjà très fort contrairement à ce que je m’attendais de la part de Stott. L’Anglais “joue la salle” comme on dit, il fait plaisir au public et lui donne du gros biscuit. J’aurais préféré la grosse pompe aspirante d’infrabasse dont lui seul a le secret, mais je fais la fine bouche, c’est objectivement beau et réussi. Encore la tête dans mes Kenyans, l’appellation “Depressed Dad Techno” soumise par mon collègue pour qualifier l’Anglais finit de me distraire de cet excellent live.

Je quitte les danseurs hypnotisés par les premières mesures du Back to Back des excellentes Cera Khin et Lokier, parce que toutes les bonnes choses ont une fin et j’ai encore deux jours à tenir à ce rythme-là.

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LOOSE YOURSELF TO DANCE - Vendredi 31 Janvier 2020

Histoire de revenir à Bruxelles moins idiot, je passe mon vendredi en conférence. Le programme du CTM est extrêmement riche sur le sujet et aborde toujours des thématiques très contemporaines. Genre, transgressions, écologie, nouvelle économie de la musique sont autant de thèmes abordés cette année, et j’assiste surtout à une présentation géniale de Sacha Geffen sur la figure de la transgression de genre en musique, qui mêle Farinelli et Britney Spears, Laurie Anderson et Sophie. Ça me donne envie de lire son bouquin, Glitter Up the Dark: How Pop Music Broke the Binary. Du panel suivant sur la transgression, je retiens un conflit de générations évident sur le sujet, mais surtout cette quote de l’icône Juliana Huxtable sur laquelle je vous laisse méditer « Est-ce qu’en 2020, la plus grande transgression n’est pas simplement d’être gentil ». J’espère ne pas trop déformer son propos, mais c’est en tout cas un motto auquel je vais essayer de me tenir. 

Je suis ensuite allé voir Deathprod, l’un des pères fondateurs du dark ambient, à BetonHalle. C’est un grand théâtre contemporain à l’architecture imposante et on est accueilli par une longue pente en béton qui plonge dans les entrailles du lieu, surmontée d’un gigantesque néon prônant les valeurs de la pièce du Norvégien : ANTIFASCIST.

Malgré ce programme auquel je suis évidemment favorable, je ne suis pas trop convaincu par le concert. Non pas que je sois insensible aux délires power ambiant chers à Ben Frost et à tous les réfugiés du métal, mais soit ça manque d’une narration plus présente, soit je trouve que les moyens mis en place - en gros du synthé modulaire sur un gigantesque système dans un beau théâtre tout propre - sont disproportionnés par rapport à ce que j’en retire émotionnellement. On accueillait récemment Maria W Horn à Bruxelles qui, dans une esthétique un peu similaire, me semble plus renouveler le genre. Le démarrage tout en douceur m’aura au moins permis une micro sieste pour me préparer pour la suite.

Je vous épargne mon couplet sur la queue, sachant que je me débrouille ce soir pour rentrer plutôt rapidement. Bien m’en a pris puisque j’arrive juste à temps pour une création spéciale du festival (attention c’est plus long qu’un nom de groupe de post rock) : Gabber Modus Operandi, Wahono and the Nakibembe Xylophone Troupe.

 

 

On commence à bien identifier les Gabber Modus Operandi, qui ont tourné leur performance mémorable un peu partout en Europe. Ce duo d’Indonésiens barrés et rigolards mélange jathilan et jangdut koplo, deux styles traditionnels, avec tout ce que la musique plus occidentale (pour le dire vite) compte de genres survoltés, du gabber au footwork en passant par la noise. Whaono est un artiste pluridisciplinaire, notamment actif dans le groupe Uwalmassa qui s’inspire de la tradition indonésienne pour en produire une relecture moderne. Il me paraît être le trait d’union avec le ou plutôt les derniers protagonistes de ce projet improbable sur le papier, la Nakibembe Xylophone Troupe, un ensemble de percussionnistes qui joue du xylophone embaire, un instrument géant se jouant à huit.

Avec tout ça, on a une bonne douzaine de gugusses au plateau. Ican Harem, le chanteur de GMO débarque et chauffe la salle : son style ultra coloré et son t-shirt Sepultura plein de flammes détonne dans la grisaille du Berghain, et le mec est un vrai showman. Il braille à qui mieux mieux, bientôt accompagné de gros kicks distordus. Quand il commence à être rejoint par l’embaire, on est frappé par la beauté du timbre de l’instrument et par l’étrangeté d’entendre ces sonorités boisées dans un tel contexte. Huit à frapper leur bousin, ils rivalisent rapidement en vélocité avec l’électronique, et c’est une vraie session de transe qui s’installe, entrecoupée par les hurlements, les harangues et les gesticulations d’Ican Harem, qui ne tarde pas à allumer ses mythiques gants lasers, et à projeter des faisceaux verts dans tous les sens. C’est tout à la fois dansant, inédit et drôle. On sent que tous ces gens prennent plaisir à être là, et je me rends compte qu’on a surement un peu perdu le plaisir de l’effet de nombre du « bœuf » au passage à l’électronique, qui se recrée peut être dans une certaine mesure avec les Back to Back.

C’est une standing ovation quand la troupe termine son set.

Durant mes pérégrinations de la journée, je suis tombé sur Derek Debru, Belge résident en Ouganda et co-responsable des opérations chez le label et festival Nyege Nyege. Il était très excité à l’idée de voir l’une des dernières cartes dans sa manche se produire au Panorama Bar, un musicien malien, DJ Diaki. Alors qu’il m’en parle, le nom m’évoque vaguement quelque chose et je finis par me souvenir qu’Errorsmith, peut-être l’une de mes rares idoles, était récemment à la recherche d’un drum computer sur les réseaux sociaux pour le musicien. Il n’en fallait pas plus pour me convaincre d’en faire l’un de mes musts-see de la soirée. Je me pose donc au bar en attendant que ça commence et là, cut : turbine direct, sans transition, 160 bpm minimum, Diaki est parti et on ne l’arrêtera plus. C’est une bande-son de la coupe du monde de l’apocalypse dans ma tête : 150 000 vuvuzelas, des sifflets, des tambourins, du soukouss, du coupé décalé, des arpèges de synthé random, tout ça sous forme de micro loops qui s’enchainent plus ou moins concomitamment. Je suis immédiatement sur la piste tout suant et je ne parviens plus à m’arrêter, notamment parce que Diaki ne fera jamais l’ombre d’un break, d’une pause, d’une respiration. C’est une pure musique de fête, et ce n’est pas un hasard si en dehors de son radio show hebdomadaire Diaki officie dans des mariages. Quand on s’approche du boot du Panorama, on découvre un petit monsieur tout sourire, la cinquantaine d’années, et on voit bien que derrière son ordinateur le king de la turbine malienne prend autant de plaisir que nous, au moins aussi médusé par l’accueil qui est fait à sa musique qu’on peut l’être par sa réception. On chancelle tou·te·s en hurlant quand ça s’arrête, avec l’impression de s’être pris une séance de crossfit impromptue dans les jambes et un feu d’artifice de l’espace dans la tête, façon Tim and Eric Awesome Show.

Si jamais tu as des plans festivals pour cet été, tu peux les faire selon l’agenda de DJ Diaki, parce que tu ne verras rien de mieux cette année. Mind, blown. 

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S’il y’en a bien un que je n’attendais pas ce soir, c’est Squarepusher et pour le coup, encore moins après le retournage en règle que je viens de me prendre. Je suis rarement nostalgique, et même si sa musique a bercé mes jeunes années de fan d’IDM, je n’ai jamais fait partie de ses plus fervents défenseurs (et entre-temps son projet robot, au secours). Il est sur une scène un peu surélevée, et la totalité du mur de béton derrière lui est occupée par d’immenses vidéos qui glitchent à qui mieux mieux. Ça ne rend néanmoins pas vieillot du tout et on échappe au syndrome “je vous projette mes meilleurs fonds d’écran ». Niveau musique, ça suit aussi carrément. Le monstrueux système son du Berghain aide évidemment, mais le live, tout en restant IDM pur jus, emporte l’adhésion quasi immédiatement, sans paraître daté. Ça drille dans tous les sens, breaks jungle sur breaks jungle, ça glitche à foison et la piste de danse est en surchauffe. Ça a de quoi frapper les presque vétérans dans mon genre. Dans mon souvenir, l’IDM ne se dansait pas vraiment. C’est comme ça que des festivals comme les Siestes électroniques toulousaines en sont venus à développer d’autres manières d’approcher cet objet musical. Mais le rythme de la danse s’est terriblement accéléré aujourd’hui, comme cela nous le sera prouvé tout au long de cette édition du CTM.

Je ne suis donc même pas vraiment sûr que la musique de Squarepusher ait tant bougé : se serait plutôt en quelque sorte nous qui l’avons rattrapée. Les revival Jungles, Drum and Bass, Gabber ou encore le footwork, la juke ou le Nightcore sont passés par là pour nous faire entrer de pleines jambes si j’ose dire dans  ce grand accélérateur de particules Made in UK.

Quelque part, l’IDM est passée d’une musique du futur à une musique du présent : une musique qui reproduit fidèlement l’avalanche de stimuli de l’ère du short attention span et de la sollicitation permanente. Gros live donc, the drill deal, ou the real drill, à vous de choisir la pirouette qui vous convient le mieux.

Je me refais la volée de marches jusqu’au Panorama, puisqu’on ne va pas se mentir, j’ai un « soft spot » pour Gigsta. Cette Belge un temps exilée à Rennes est désormais résidente à Berlin où elle mène des recherches universitaires sur la musique de club. Au-delà de ça, c’est un DJ versatile, qui impressionne autant par ses skills que par la diversité de sa collection. Pour ce set, elle fait ce qu’elle sait à mon sens le mieux faire : la fête lente, la fête dans ta tête et dans tes pieds. Ça prend son temps et ça alterne les gros cut de hip-hop pétés, les roulements de derbuka et le wobble straight from bristol. Tout le monde a l’air de bien s’amuser et elle finit en enfilant la cagoule de son costume de crocodile. Comment ne pas faire confiance à quelqu’un qui fait son set au Panorama en costume de crocodile ?

En bas, sur une petite scène sur le côté du Berghain, c’est Virgen Maria qui a pris les commandes. Sur le papier, je ne sais pas trop quoi penser de son usage terriblement efficace d’Instagram, de son mélange de discours pro-sexe et de ses relents de makina et de reggaeton de supermarché. Elle joue nue allongée sur la table coiffée d’une auréole en néon, les yeux au ciel, et manipule la table du bout des doigts. Derrière, des vidéos la mettent en scène en centaure, en train de manger des noodles sur ses seins, ou encore en pleine séance de perche à selfie au top d’un gratte-ciel de Dubai.

Si je comprends que l’on est totalement dans le domaine de la performance, ou plutôt de la « perf » pour parler comme un galeriste cocké, ma bienveillance naturelle comme ma proximité précédemment avouée avec la plateforme SHAPE m’interdisent d’être trop méchant. Mais je ne suis pas convaincu, du tout, du tout. Je reste quand même jusqu’au bout dans l’espoir qu’il se passe un truc et là : rien.

J’erre encore un peu pour digérer ce trop-plein de vide et j’aimerais avoir encore la force de m’intéresser à Lulli, une artiste labellisée psycore du Nouveau-Mexique. Tous les délires psytrance étant bizarrement éloignés de la presse et de la visibilité globale, c’était un alléchant programme. Ça tape encore très sec et plutôt très droit, ça va comme d’habitude cette année, encore très vite et je me demande finalement si j’avais pas un peu fantasmé le truc. Je ne reste pas assez longtemps pour me faire un avis définitif et remets donc mes recherches psycore à une ultérieure session d’insomnie internet. À tchao bonsoir.

 

 

AROUND THE WORLD - Samedi 1er Février 2020

C’est le dernier jour pour moi et, ne nous voilons pas la face, l’énergie s’est un peu raréfiée, malgré mon ascétique régime miracle eau pétillante / club maté. J’ai été voir l’installation You Will Go Away One Day But I Will Not de la chercheuse et artiste Maria Thereza Alves et de la musicienne colombienne Lucrecia Dalt au jardin botanique, ce qui m’a permis de respirer un peu après tout ce béton. C’est une pièce immersive dans les serres qui s’appuie sur des discussions et des prises de son avec les tribus Guarani. Je ne sais toujours pas si je dois me satisfaire du superbe sound design et de la variété de la pièce ou y voir une bande-son alternative de Natures et Découvertes un peu facile.

S’ensuivent les fameuses limbes du festival urbain : ce moment où tu ne sais pas si tu vas voir une install, manger une pizza ou faire un tour à l’hôtel, mais où tu préférerais surtout ne pas avoir toutes ces questions à te poser.

Je finis quand même par me rassembler comme on dit, et rejoindre la soirée qui se déroule cette fois au Schmuz, un centre communautaire / club LGBTQI+. Dès la queue, parce que oui, à Berlin et au CTM on ne se lasse jamais de faire la queue, on sent que l’ambiance ici sera différente. Les gens dans la file sont plus relax, on parle avec notre quadragénaire de voisine qui, elle aussi et bien que Berlinoise, n’apprécie que moyennement d’attendre des heures dans le froid. Elle nous raconte comment elle est passée hier soir d’un coup de vélo au Berghain vers 3:00 pour voir si Squarepusher était visible, mais qu’elle avait capitulé suite à l’attente. Ce rapport au temps et aux horaires des Berlinois ne manquera jamais de me sidérer.

À l’entrée, l’ambiance relax se confirme avec la secu qui argumente en rigolant que ce soir la queue est schnell schnell (on a attendu 40 minutes, la fin sous la pluie), ce qui déclenche l’hilarité générale. À l’intérieur, on est à nouveau dans un style béton brut, mais bien moins impressionnant que le gigantisme de cathédrale du Berghain. Y’a des murs colorés un peu partout, des trésors de guerre de précédentes soirées, des chaussures drags, des vieilles affiches, et des écrans vidéos qui diffusent les teasers des prochains évènements, tous plus fun les uns que les autres - mention spéciale allant à une soirée helicobite dont j’ai oublié le nom et une teuf à l’esthétique GTA au patronyme fabuleux : Daddy Issues.

Avec toute cette attente, j’ai raté deux trucs sur ma shortlist, Hibotep et Y-dra, et c’est Teto Preto qui démarre. Phénomène queer de Sao Paulo, c’est un vrai groupe sur scène, avec percussions, claviers, et autres cuivres. On est dans une relecture contemporaine et revendicative de la musique afro-Cubaine, avec des éléments très house. C’est chaud et sensuel, et il faut bien l’avouer, l’énergie déployée fait plaisir à voir. On sent dans la salle que le truc est super attendu par les festivaliers et/ou les réguliers de l’étape, la chanteuse Laura Diaz est déchaînée et arbore un look glam-cyberpunk qui fait forte impression tandis que son acolyte, le performer français Loïc Koutana vogue à qui mieux mieux sur le devant de la scène. Toute cette positivité après l’ambiance plutôt « noir c’est noir » des soirées précédentes soulage (tu l’as ?). Ceci étant, je ne rentre pas vraiment dedans et je me traine gentiment vers la salle adjacente.

 

 

C’est Rizan Said qui occupe une petite scène sur le côté de la salle. Prolifique musicien syrien, il déroule ici des grosses envolées de dabke, la musique de mariage popularisée par la désormais star mondiale Omar Souleyman. Difficile de rester insensible à cette musique ultra festive, à la sècheresse des claps et aux trémolos des riffs de zurna que Said pitch bende d’une main de maître. Il est accompagné par un compatriote, la seule personne ultra stoïque de la salle, qui restera de marbre sur le côté de la scène avant d’entonner le Leh Jani du susnommé Souleyman pour le plus grand plaisir de l’assistance. Ce petit coup de soleil syrien au milieu de ce club gay foutraque de Berlin la glaciale me remet un coup de fouet, juste à temps pour aller voir Bbymutha.

Un énorme lettrage est projeté à son effigie sur l’écran derrière la scène, avec un serpent boa argenté qui glisse langoureusement entre les lettres. Elle arrive et frappe, direct, à l’américaine, avec un flow lent et puissant. Mère célibataire de deux paires de jumeaux, Bbymutha incarne un hip-hop féministe ultra sexuel, lent et foncedé comme du Gucci Mane. N* word all the way, bitches tous les deux mots, c’est frais, c’est gros, ça casse plein de clichés. On sent aussi que la relation avec la Berlinoise Born In Flamez qui assure les platines derrière elle est forte et met tout le monde en confiance, c’est un beau live de rap vicié, je ne boude pas mon plaisir.

Les Belges de l’étape, Borokov Borokov assènent leur live à 8 mains dans la salle d’à côté. Ils jouent au milieu du public, c’est joyeusement débile et terriblement efficace. C’est assez éclectique en termes d’influence, comme tout bon projet belge, mais ça mélange en vrac de la grosse techno qui tache à des éléments new beat, des plans plus electro ou acid, voire un petit côté synth pop. Le tout est emballé de bruits de mouettes incongrus, de sample de voix en flamand incompréhensible, le tout joué 100% machines. Pour être honnête, je ne comprends pas comment j’avais fait pour ne pas entendre parler de ce projet avant les 6 derniers mois, je ne serais pas étonné qu’ils squattent bien vite tous vos festivals d’été.

Bien que j’essaie de faire remonter mon taux de caféine à grand coup de Maté Maté (équivalent ignoble de son concurrent présent dans tous les night shop, mais bizarrement absent de tous les clubs où j’ai été) j’arrive gentiment sur la réserve, mais je veux encore au moins voir 3Phaz, recommandé par son compatriote ZULI, fer-de-lance d’une scène égyptienne zinzin qui va faire très mal quand tout le monde sortira la tête de son fondement. Sur une base shaabi ultra percussive, 3Phaz brode des motifs qui ne sont pas sans évoquer le meilleur de Shackleton et du dubstep « de bon goût », sauf que c’est bien plus rapide. Au milieu de tout ça, y’a pas mal d’enchaînement à base de gros pitchs drops où tout semble ralentir, se casser la gueule, avant de repartir. Comme chez ZULI on est saisi par la manière dont cette musique occupe tout l’espace, qui vient nous rappeler que Le Caire c’est 22 millions d’habitants, et que ces gens vivent dans un environnement autrement plus saturé que par chez nous. Il y’a chez tou·te·s ces égyptien·ne·s une urbanité très présente et je me laisse gentiment défoncer le cerveau et ce qu’il me reste de genoux par ce bon 3Phaz. 

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J’ai encore juste assez d’énergie pour voir les 2 premiers tracks de Debmaster et Mc Yallah depuis le fumoir, je sens qu’ils vont faire le job à la manière dont le flow assuré de Yallah en impose  direct, mais pour cette histoire la, vous devrez trouver un rapporteur plus jeune, plus endurant, ou plus drogué : guten nacht.

HARDER, FASTER, BETTER, STRONGER 

Avec cette édition 2020, ou tout du moins ce que j’en aurai vu, le CTM se réaffirme comme un festival essentiel pour tout ce qui se trame dans les marges musicales, qu’elles soient stylistiques, géographiques ou identitaires. De ces 4 “journuits” si vous me passez l’expression, je retiens plusieurs choses.

HARDER

On ne va pas se mentir, on vit aujourd’hui une époque très flippée. Réchauffement climatique, renouveaux nationalistes et autres Brexiteries donnent à 2020 des accents de pré post-apocalypse « and it shows » comme diraient nos anciens colocataires. Ça se voit donc, mais ça s’entend surtout. Durant toute cette édition du festival, les kicks distordus jusqu’à l’éclatement, les hurlements flippés et les questionnements identitaires angoissés auront occupés une bonne part du programme, reflétant un monde pesant et surement plus grave qu’il y a encore quelques années. Ce n’est pas un hasard si comme je vous le disais plus haut Juliana Huxtable présentait la gentillesse comme la plus actuelle des transgressions. D’un autre côté, on peut se réjouir que les musicien·ne·s présent·e·s préfèrent un exercice un peu cathartique à un repli sur eux·elles, comme c’était peut être le cas au sommet de la vague vaporwave et consorts.

FASTER

Si vous avez tenu tout au long de ce compte rendu fleuve, vous vous serez bien rendu compte que le sentiment qui m’a le plus frappé sur cette édition, c’est sa vitesse pied au plancher quasi constante. Difficile de s’en étonner, quand tout aujourd’hui est plus rapide qu’hier, et au rythme où vont les choses, moins que demain. Ceci étant, on peut aussi y voir une affaire de cycle puisque toute la vague neurasthénique de la pop hypnagogique ou de la techno minimale a succédé au breakcore, à l’IDM et autres drum and bass. Tout n’est peut-être qu’un éternel retour et on a hâte de vérifier ce que tout ça va donner dans les prochaines années.

BETTER

Il me semble qu’il y a encore peu de temps, on allait dans ce genre d’évènements pour découvrir trois ou quatre scènes musicales et se faire surprendre par les underdogs sortis du chapeau par la team de programmateurs dans quelques genres au final bien définis, que se soit la techno minimale, le breakcore ou, je l’évoquais en introduction, l’électro « à la française ». J’ai l’impression qu’on nous sert aujourd’hui un meilleur programme, tant en termes de diversité, qu’elle soit de styles musicaux, d’origine ou de genre, que de qualité des artistes présentés. Le CTM présente un gros niveau de performance, et les rares fois où l’on a été déçu, cela aura été plus une affaire de goûts ou de propos que d’exécution.

Il y a aussi surement quelque chose à chercher du côté de l’extériorité au circuit pour pas mal des artistes qui m’ont le plus convaincu. Les performances issues des partenariats entre le CTM et les Ougandais de Nyege Nyege, ou les sud asiatiques ralliés sous la bannière Nusasonic, ont été parmi les plus marquantes du festival, probablement parce que les artistes arrivaient avec une approche neuve et un regard un peu extérieur à tout ça. On est du coup moins dans la pose, dans le milestone de carrière, ou dans l’assurance d’un hit de follower Instagram, que dans le simple plaisir d’être là.

STRONGER

Cette diversité de point de vue, de regard, d’approches de la musique me paraît enfin l’occasion de sortir grandi de tout ça. En offrant un point de ralliement à un nombre hallucinant de communautés, le CTM soude un secteur composé de tout un tas d’acteurs et d’actrices hétéroclites. Tout ça s’organise au bar, sur les rambardes inconfortables du Berghain ou à la pause clope au sortir des conférences, et permet de se rendre compte que l’on partage souvent les mêmes interrogations depuis des villes ou des scènes différentes.

Par ailleurs, qu’on parle de grindcore digital, de turbo soukouss malien, de xylophone géant ou de shaabi sauce UK, j’ai le sentiment que le niveau de bizarrerie de beaucoup de projets rendra la scène un peu plus imperméable à la grande machine à récupérer. Je ne vois pas franchement Duma ou DJ Diaki faire les headlines de votre prochain rassemblement musical sponsorisé par votre marque de bière favorite, même si je peux hélas me tromper, Capitalism never cease to amaze.

Je vous le disais en début de chronique, le festival s’est choisi pour thème la notion de liminalité. S’il est certain que l’on vit une époque où les signes, les symboles et les repères sont sujets à de grands bouleversements, le CTM m’aura donné des points d’accroches, de références, des angles en quelque sorte, pour essayer d’y voir quelque chose dans le grand maelstrom de la musique dite de niche. Je vous invite donc à réviser son programme 2020 depuis votre douillet canapé, vous aurez du grain à moudre pour toute l’année. D’ici la prochaine édition, vous aurez compris qu’un détour par l’Ouganda et son festival Nyege Nyege devrait vous assurer son lot de découvertes : le salut est au sud mes amis.