Dour Festival 2018
Dour , le 11 juillet 2018
Des litres de bière et de sueur, des choix compliqués, des copains, des corps qui subissent l'équivalent d'un quintuple Iron Man, du boudin, de l'amour, des drogues, des toilettes bouchées, des frites trop cuites, des journées sous le cagnard, des belles nuits au frais et des réveils qui déchantent. Le Dour Festival, c'est tout ça à la fois, et c'est aussi beaucoup d'autres choses qu'on a décidé de vous détailler dans un compte-rendu kilométrique qui choisit ses gagnants et ses perdants de cette trentième édition.
GAGNANTS: ho99o9
Aller à un concert de ho99o9, c'est la certitude qu'on va se faire malmener tel un supporter du PSG en tenue de match sur la Canebière. Le problème avec ces chiens fous qui feraient passer les zouzous de Death Grips pour une portée de corgis, c'est qu'il faut maîtriser le fossé qui sépare le studio du live. Pour avoir assisté aux premières performances du groupe sur le sol européen, on peut vous dire que c'était loin d'être gagné. Mais arpenter inlassablement les salles du globe, cela paie. Cela paie tellement que le groupe américain a tout simplement atomisé la concurrence à Dour avec son cocktail politisé de punk, de noise et de rap. On voudrait vous dire qu'on garde un souvenir bien précis de ce concert, mais c'est un peu plus compliqué que ça: il se dégage une telle énergie primaire des concerts de ho99o9 que l'envie de se ruer dans le pit est irrésistible. Il s'en suit un tourbillon un peu flou d'émotions et de mandales qui s'interrompt quand le groupe le décide, lui qui s'amuse à tenir son public par la gorge, lui laissant juste assez de répit pour ne pas être pris d'une crise d'apoplexie toutes les 4 minutes. Irrésistible, tout simplement.
PERDANTE : Princess Nokia
Dans nos petits conseils d'avant-match, on avait hésité à vous envoyer voir Zeal & Ardor parce que Princess Nokia passait en même temps, et qu'honnêtement, on attendait beaucoup de ce concert. Et apparemment on n'était pas les seuls, puisqu'un bon quart d'heure avant que cela commence, on a vu des nuées de festivaliers se ruer vers la Boombox. Alors on n'oserait pas dire que ce fut mauvais - on avait vu Lil Xan le mercredi, et ça nous avait donné un peu de largesse dans notre échelle d'appréciation. Et s'il y a bien quelque chose qu'on ne peut pas reprocher à Princess Nokia, c'est sa présence: elle saute, elle slame, elle danse, et même quand le public mécontent commence à le lui faire comprendre, elle se marre et elle montre son cul. Pour les rangs de devant, ça devait être très fun. D'où on était, ça semblait à peu près aussi intéressant qu'un best of de Christophe Willem. Parce que musicalement, on peut le dire, la déception fut réelle: le pourcentage du concert pendant lequel on écoutait simplement son disque sur les enceintes de la Boombox en la regardant déconner avec le public de devant a été tout sauf négligeable. On sait que cette pratique est devenue monnaie courant dans le rap de 2018, mais Princess Nokia n'étant pas le dernier rappeur Soundcloud venu, on était en droit d'attendre autre chose qu'une parodie de concert. On ne sait pas quel est son plan artistique pour l'avenir, mais le public qu'elle a acquis en Europe avec l'exigence et le style de ses disques, elle pourrait bien le perdre en enchaînant les prestations de ce genre.
GAGNANT: Zeal & Ardor
Justement, parmi les artistes qu'on vous conseillait de ne pas rater, il y avait Zeal & Ardor, et on ne regrette pas ce choix. Malgré une écoute a priori facile, la musique de Manuel Gagneux n'a rien d'évident: son mélange de death metal, de blues et de pop pourrait en effrayer ou en ennuyer plus d'un, mais c'est autour du chant que Zeal & Ardor arrive à faire naître la passion. Le Suisse braille merveilleusement, à pleine voix, comme on le faisait dans les années 1970, et a su s'entourer de deux excellents choristes qui viennent compléter une ligne frontale aussi épique qu'énergique. Avec une bassiste complètement dingue, un guitariste au top et un batteur capable de tenir la baraque sans s'imposer, Manuel Gagneux peut s'appuyer sur un sacré onze de base. C'est vrai qu'on a pas souvent eu l'occasion d'être ému aux larmes dans la Caverne, mais cette équipe-là nous a pris à la gorge dès notre arrivée sous le chapiteau et les quelques doutes qu'on aurait pu avoir à l'écoute de Stranger Fruit se sont vite dissipés. Bordel c'était beau.
PERDANTS: BADBADNOTGOOD
Vu l'ambiance surchauffée qui régnait dans la Petite Maison Dans La Prairie pour le troisième passage des Canadiens à Dour, on va très certainement passer pour une grosse bande de pisse-froids - mais rassurez-vous, on a l'habitude. Excellent sur l'album (amour pour IV et surtout III) et visiblement très bien drivés par un producteur capable de contenir leur fougue, les gars de BADBADNOTGOOD lâchent tellement la bride sur scène que toutes les nuances et les courbes qui font le sel de leurs albums s'effacent au profit d'un show où tout ou presque est au même niveau - à l'exception peut-être du batteur Alexander Sowinski qui a dû souffrir d'un sacré manque d'attention étant gamin pour mettre son instrument en avant de la sorte. Si cette débauche d'énergie, on pouvait encore la valider à une époque où le groupe était surtout connu pour ses reprises de TNGHT ou Kanye West, leur jazz aux faux airs de post-rock (à moins que ce soit l'inverse) passe beaucoup plus difficilement la barre de nos attentes probablement démesurées quand on les voit traiter avec aussi peu de respect leur matériel originel.
GAGNANTS : Biffty & Dj Weedim
Biffty est-il le meilleur rappeur français ? Pas du tout. Ses morceaux n'ont rien apporté au hip-hop hexagonal, ses textes sont au mieux drôles, au pire lourdingues et oppressifs, et les types sont tellement high qu'ils confondent le savon et le shit. Mais en concert, le délire est total et le souye god a donné une sacrée leçon à tous ces artistes qui appauvrissent leur catalogue dès qu'ils montent sur les planches. Bouillants comme aucun autre groupe du festival, Biffty, DJ Weedim et Julius ont cramé la Boombox dès le premier soir. Derrière ce look de punks branleurs dont on peut s'amuser, et au-delà de cette prétendue énergie naturelle qu'on pourrait leur attribuer, on sent bien que les types ont bossé dur pour offrir un spectacle différent des albums, un univers violent et excessif dans lequel on rentre en quelques secondes. Sur une scène rap qui a souvent du mal à être pertinente en live, ou qui force tellement le truc que ça en devient navrant, on est bien contents que la bande à Biffty existe et fasse tournée sur tournée en demandant au public s'il veut lui lécher les parties.
GAGNANT: le Ezra Collective
Forcément qu'avec une finale de coupe du monde diffusée sur la Last Arena pendant leur slot et une chaleur caniculaire qui avait transformé le Labo en désert de Gobi, les gars du Ezra Collective étaient flattés que quelques centaines de courageux aient eu l'idée un peu folle de venir leur passer le salam en ce dimanche après-midi. En même temps, il n'aura pas fallu 5 minutes pour que ces mêmes courageux réalisent que les Londoniens n'étaient pas venu pour beurrer les tartines et que leur concert allaient être à la hauteur du récital livré par les Bleus quelques centaines de mètres plus loin. On dit du Ezra Collective qu'il incarne le renouveau et l'avenir du jazz made in UK, et on a bien été obligés de s'incliner façon Wayne's World devant une démonstration de force qui ferait passer une parade militaire nord-coréenne pour un spectacle de fancy-fair. Ajoutant dans sa potion magique de solides doses de funk et d'afrobeat, et usinant du groove avec le rendement d'un sweatshop bangladais, le Ezra Collective n'a pas ménagé ses efforts pour démontrer comment, malgré les soli héroïques inhérents à tout bon concert de jazz qui se respecte, le collectif prime sur l'individu. Paul Pogba likes this.
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GAGNANT : Hugo TSR
Comme Dour n'est jamais en retard sur les bons coups, il y a évidemment de plus en plus de rap francophone dans la programmation. Mais comme on le disait plus haut, ces concerts se ressemblent beaucoup et s'épuisent parfois les uns les autres. Tout le monde voudrait avoir l'énergie du Patapouf Gang, mais c'est quand même très rarement le cas. Enfin, peut-être pas tout le monde. Parce que loin de la trap, du turn-up adolescent et du chemin (pas inintéressant par ailleurs) que prend le rap actuellement, Dour accueillait Hugo TSR et sa troupe à la Boombox. Et il faut se l'avouer, c'était génial. Génial parce qu'on s'est rappelé qu'on n'avait pas besoin d'avoir un hip-hop qui s'inspire des drops de dubstep pour pouvoir s'éclater. Le TSR Crew, c'est du rap old school pur jus, que ce soit au niveau des instrus, du flow ou des paroles. Mais le concert de Hugo TSR ne fonctionne pas que comme une madeleine qui rappellerait une prétendue époque bénie. Le plus génial avec Hugo TSR, c'est de voir comment il électrise une fanbase qui mélange jeunes têtes brulées et vieux cons, qui connaît tous les textes par cœur et réagit au quart de tour aux envolées du groupe parisien. Du rap autrement, et aimé profondément par ceux qui aiment tous les types de rap. Bref, un concert sincèrement rassurant sur l'état de cette musique dans nos contrées.
PERDANT: Booba
Ce petit paragraphe pour vous dire à quel point les concerts de hip-hop ont été inégaux dans cette édition. Au prix où se monnaie aujourd'hui une tête d'affiche dans un festival du calibre de Dour, tout est mis en place pour que le retour sur investissement soit garanti: une scénographie qui claque, une setlist plus consensuelle qu'un spectacle des Enfoirés, et un artiste qui prend bien soin de ne pas se la jouer Amy Winehouse 2.0 avant de monter sur scène. C'est exactement ce que Booba a fait, à la seule différence notable qu'à Dour, Saddam Hauts de Seine avait laissé traîner sa motivation au fond d'une bouteille de D.U.C. Si il serait de mauvaise foi de dire que le spectacle était mauvais, même les fans les plus hardcore ont été contraints de reconnaître que ce B2O-là n'était pas digne de son statut de headliner. Jamais pendant l'heure de concert on a senti chez Booba la volonté d'être à la hauteur de sa légende, ou la moindre envie de partager quoi que ce soit avec le public, à l'image de ce loooong moment pendant lequel il est resté assis face à ses ratpis, bouteille à la main. Alors le calcul est assez simple: quand on sait qu'un Damso exige dans les 100.000 euros pour ce genre de prestation, on peut imaginer que le cachet d'un Booba est dans la même fourchette. Et à ce prix-là, ça fait cher la déception.
GAGNANT : DEEWEE
Que ce soit avec Soulwax ou les 2 Many Dj's, les frères Dewaele ont déjà fait de nombreuses apparitions à Dour. Mais cette année, ce fut spécial. Entre le DJ set surprise du duo au Rockamadour sous le pseudo Klanken (les vrais savaient), la soirée du mercredi au Labo exclusivement consacrée à leur label et la démonstration de force sur la scène principale le vendredi, on a pu saisir toute l'importance et la pertinence du label gantois en 2018. Le concert à la Last Arena, déjà: Soulwax y a peut-être livré la meilleure performance sur cette scène du festival, talonné par un Tyler The Creator lui aussi étincelant. Un live millimétré, généreux, varié, avec un décor franchement délirant. Mais les deux Belges n'ont pas brillé que dans la lumière: la soirée DEEWEE au Labo a été un succès complet - poke Asa Moto qui a sorti un excellent EP dans une criminelle indifférence. Et puis malgré leur statut de stars mondiales, DEEWEE montre que ces deux gars ont envie de voir les choses en grand dans leur têtes, mais que cela garde une dimension humaine dans la concrétisation - à la régie pour le concert de WWWater, sur scène pour monter et démonter le matériel, au four et au moulin pour que "leur" soirée soit une réussite, bref la grande classe. Tout cela pour finir sur un live de Klanken, soit une version plus crue et percussive des Soulwax. Simples, efficaces, et naviguant des scènes les plus intimistes aux plus exposées, Stephen et David Dewaele sont peut-être les vrais grands gagnants de cette édition 2018.
PERDANTS : Preoccupations
C'est probablement une des grandes déceptions de ce Dour 2018. Attendus au tournant pour leur deuxième album post-changement de nom, le groupe de post-punk de Calgary n'a pas effectué une performance désastreuse, mais a plutôt pâti d'une qualité sonore franchement dégueulasse. Programmé tôt, sans vraiment de public pour atténuer le volume, et très probablement venus sans leur ingé son, les Canadiens ont sans le vouloi fait souffrir leur public. Car même peu nombreux, les aficionados du groupe étaient chauds. Pourtant, un certain nombre sont partis avant la fin: entre la voix et le synthé inaudibles, la basse crasseuse et la batterie qui écrasait tout le reste, on a eu beau enlever les bouchons, remettre les bouchons, les caler avec de l'herbe ou les doigts, il n'y avait rien à faire. Pas complètement coupable, mais assurément perdant.
GAGNANTE: Honey Dijon
A moins de vraiment adorer l'idée de clubber sur un terrain légèrement en pente, avec pour espace vital une surface devant correspondre à un A4 et entouré de milliers de jeunes en montée de MDMA que la promiscuité n'effraie pas, la Red Bull Elektropedia n'aura pas toujours offert les bons moments que l'on était en droit d'attendre, comme d'habitude victime de son succès. Mais quand toutes les conditions étaient réunies, cette scène a pu offrir des moments magiques. Et le set de Honey Dijon était de ceux-là. Programmée à une heure où l'arène commençait à se remplir (Steffi, qui jouait juste avant, n'a pas eu cette chance) et où les températures commençaient à redevenir supportables, l'Américaine a livré le set de house calorique que l'on attendait à cette heure de la fin d'après-midi, quand l'organisme commence à se chauffer pour les excès de la nuit qui s'annonce. Un banger à la fois et avec une énergie que seule The Black Madonna est également capable de déployer, Honey Dijon a réussi à se mettre dans la poche un public qui, ce jour-là, s'était surtout déplacé pour Stephan Bodzin et Recondite programmés un peu plus tard. La next very big thing de la house, c'est bien elle.
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GAGNANT : I Hate Models
Monté en puissance l'an passé avec deux EPs complètement délirants, le Français a passé un cap cette année avec une série de concerts qui a mis tout le monde d'accord. Foulard sur le visage, énergie communicative et mode "no bullshit" activé, voilà un type qui sait construire une vraie expérience. Les programmateurs ont vu juste en le programmant dans une Caverne qui l'attendait de pied ferme - c'est bien simple, dix minutes avant le début du concert, elle était déjà pleine comme un œuf. Techno, EBM, indus, trance, quasi hardcore parfois, les sonorités privilégiées par I Hate Models sont nombreuses et parfaitement maîtrisées - que ce soit lorsqu'il produit ses propres titres, ou quand il sélectionne ceux des autres. C'est violent, c'est rythmé, et c'est beau. Et il fallait voir les les yeux ébahis de ceux qui se prenaient pour la première fois dans la gueule, assommés qu'ils étaient par l'énergie dingue déployée par une foule qui dépassait de loin la capacité d'une scène transformée en rave. On était déjà conquis par son dernier EP Totsuka No Tsurugi, on a été séduits par son live. I Hate Models est en train de devenir une des machines les plus puissantes de la musique électronique européenne, et on a qu'une envie, c'est qu'il repasse près de chez nous, parce que revivre un live de ce calibre, ça n'est pas l'équivalent de revoir un bon film ou de relire un bon livre, c'est plutôt se refaire un deuxième tour de montagne russe.
GAGNANTS: Thee Oh Sees
Mais c'est pas du jeu. Ils sont toujours exceptionnels.
PERDANTS: Le Labo et le Rockamadour
Le site allait changer, et on allait voir ce qu'on allait voir. Et malgré notre habituelle circonspection, on a été obligés de reconnaître que le travail effectué par les équipes du Dour Festival en un temps record et dans des conditions pas toujours simples a porté ses fruits: un site plus fonctionnel que son prédécesseur, fluidifiant remarquablement le trafic ou les grands mouvements de foule de la soirée et qui, moyennant quelques petits aménagements, présente tous les avantages pour s'inscrire dans la durée. Et surtout, une redistribution géographique des cartes accompagnée d'un putain de double effet Kiss Cool vu le gros effort infrastructurel, prenant la forme de nouvelles tentes. Adieu les planches bancales qui rendait le sol plus piégeux qu'une ballade dans les rues de Raqqa, et bonjour les chapiteaux répondant aux attentes du festivalier de 2018. Enfin, on ne peut pas vraiment en dire autant du Labo, qui est pourtant l'une des scènes les plus intéressantes du festival. Placé dans un coin un peu isolé et pas spécialement accueillant du site, cette scène aurait mérité des apparats un peu plus reluisants permettant de mettre en valeur des artistes qui le méritaient vraiment - de KOKOKO! à Scarldxr en passant par DC Salas, Altin Gün ou le Ezra Collective, on peut dire qu'on y a vu une bonne partie des meilleurs concerts de cette édition 2018. Mais déjà pas bien bandant la journée, l'endroit se voyait carrément dénué de tout cachet une fois qu'il passait en mode clubbing, avec un DJ absolument pas mis en valeur par un light show limite limite - franchement, on aurait utilisé ne serait-ce que 5% du budget lumière de la Red Bull Elektropedia pour le Labo que ça aurait suffi. La conséquence, c'est que des pointures du DJing comme Youg Marco ou Kornel Kovacs s'emmerdaient autant derrière leurs platines qu'un public qui, par la suite, y a réfléchi à deux fois avant de faire le déplacement jusque là la nuit tombée. Surtout qu'à quelques mètres de là, s'il voulait s'enjailler dans de meilleures conditions, il y avait le Rockamadour, espace semi-ouvert qui avait pour lourde tâche de faire oublier le Bar du petit bois. Si on se doit de féliciter les équipes de Kiosk Radio, de Tarmac, des FiftyFifty Sessions ou de la Boudin Room pour la qualité du travail fourni, on ne peut s'empêcher de penser que cette nouvelle formule, qui est en fait une nouvelle scène qui n'en a pas vraiment le nom, s'est fait au détriment des espaces de détente déjà pas bien nombreux sur le site. Entre les scènes qui dégueulent du son à longueur de journée et les stands promotionnels qui prennent en otage les moindres instants de calme pour essayer de vendre leur camelote, le festivalier a bien mérité de véritables oasis de détente. Et cette année, il n'en existait pas à Dour.
GAGNANTE : La Caverne
La Caverne, c'est clairement la scène qui nous a le plus fait plaisir. Avec de la qualité, de la variété, de la place pour exister, un public aussi électrique et sympa que Oui-Oui sous speed, on a vraiment pris notre pied. Il faut dire que sur le nouveau site, elle est idéalement placée, en n'étant sur la route ni de la grande scène ni de l'Elektropedia, avec son grand chapiteau donnant de l'ombre et de l'air (manque d'air dont pâtissait justement le Labo), et ayant conservé sa double programmation - métal jusqu'à minuit, musique électronique dure ensuite. Cela fonctionnait avant, et cela fonctionne toujours parfaitement. Du coup on a pu se faire de belles journées, comme celle du jeudi où on a pu voir Ufomammut, Eyehategod, Dead Cross, I Hate Models et DJ AZF se relayer sur une scène accessible, tout le monde pouvant passer du fond au pit sans trop de problème. Et puisque Dour a la réputation d'être un festival énervé, on tient peut-être, bizarrement, sa scène la plus emblématique - rien d'évident vu la côte du metal dans l'économie des festivals "grand public". Et pourtant, on y a vu du monde: certains fans de Denzel Curry ou de Biffty, on les a retrouvés devant Kadavar ou Ministry. Jamais abandonnée comme le Labo, jamais surchargée comme la Petite Maison dans la Prairie, la Caverne est la scène qui a les meilleures conditions et permet à un univers musical qu'on affectionne particulièrement de rester en vie dans un des festivals pourtant les plus à la pointe de l'actualité. Un effort courageux et payant.
PERDANTE : La Redbull Elektropedia
La scène Redbull, ça n'a jamais été LA réussite du Dour Festival. Une bonne volonté pourtant: proposer à l'ensemble des festivaliers un espace permettant de voir les grands noms de la house et de la techno mondiales se relayer tous les jours jusqu'à 4 heures du matin. Mais avec beaucoup trop de monde, et surtout avec une programmation trop linéaire, l'organisation n'a pas vraiment réussi à dompter la bête. Alors que faire ? La refaire passer en intérieur, limiter l'entrée comme cela se fait de plus en plus souvent, ou casser l'homogénéité de la programmation ? Pour l'instant, on est dans un entre-deux pas franchement bandant, et pour tout dire, à part Honey Dijon et quelques autres moments de grâce, on n'a pas fait la majorité de nos bons concerts là-bas. C'est d'autant plus rageant que les artistes programmés sont exceptionnels et que les moyens déployés sont hallucinants. Mais rien n'y fait, même aménagée comme une scène de Tomorrowland, on y prendrait bien plus de plaisir si les artistes étaient simplement mis en valeur et qu'on avait pas l'impression d'être face à un mur de kicks permanents. Dans un festival normal, on n'aurait probablement pas eu grand chose à dire, mais avec des scènes aussi riches que la Caverne ou aussi bien agencée que la Boombox, ça nous reste un peu en travers de la gorge. Surtout qu'avec sa configuration ouverte, c'est la scène la plus audible - demandez aux petits anges partis dormir trop tôt au camping ce qu'ils en ont pensé. Vous nous direz, on n'est pas venus à Dour pour faire des nuits complètes...
PERDANTS : nos corps
Dour, ça a toujours été un événement éprouvant, et on passe moins de temps là-bas qu'à s'en remettre à la maison. Avec cinq jours de festival, deux cent concerts, programmés du milieu de l'après-midi jusque tard dans la nuit, un camping de la taille d'une ville et un public venu pour se la coller comme il faut, on peut dire qu'à la mi-juillet, Dour se transforme en aspirateur géant à neurones. Pourtant, on ne peut pas dire que le festival n'ait pas fait d'effort. Les solutions d'hébergement se diversifient et proposent de plus en plus de confort, avec le Green Camping dans sa version calme et écolo, le Village dans sa version posée et pratique, et le Comfort Camping dans sa version ultime, avec hamacs à l'ombre et croissants au réveil. Même au niveau de la bouffe, on trouve maintenant un petit coin avec des foodtrucks proposant des itinéraires un peu différents du classique burger-frites. Mais ce n'est pas véritablement ce qu'on demande au Dour Festival : est-ce qu'on rêve vraiment d'aller voir Denzel Curry avec un mojito et des sushis ? Est-ce qu'on veut trinquer avec du champagne devant MHD ? Carrément pas. L'identité du festival est brute et elle doit le rester. Mais quelques points restent problématiques, et ont même été accentués par le nouveau site. Il y a un truc que le festival devrait par exemple s'interdire, c'est d'avoir des soirées entières sans eau sur le site des concerts. Le festivalier de Dour, il est quand même en moyenne plutôt explosé à partir de 21h, et s'il a soif de bière, il est aussi en quête d'eau. On a vu des gens franchement paumés devant les robinets ; et même quand il y avait de l'eau, ça nous est arrivés de faire une demi-heure de queue pour pouvoir remplir une bouteille à un robinet qui coulait littéralement goutte à goutte. Alors quoi : acheter de l'eau au stand à 3€ la petite bouteille ? Non merci. On sait que tout cela est légal, mais franchement ça n'a rien de normal, et c'est même carrément dangereux. Surtout que cette édition a une fois de plus été soumise au beau temps, et que quand un festival de plus de deux cent mille personnes a lieu sous 30°, il devrait pleuvoir de la flotte de partout. On a aperçu quelques bénévoles avec des pistolets à eau le dernier jour, mais ça ne règle franchement pas le problème. Tout cela étant accentué par le fait que sur le nouveau site, le côté pratique et efficace de la plaine et le côté foutrement esthétique des éoliennes a fait disparaître tous les arbres, donc toute l'ombre. Pas sûr que les organisateurs puissent y faire grand chose, mais on se dit qu'il faudrait quand même y réfléchir cinq minutes quand on voit les types rouler dans la terre pour que le comatage puisse suivre la zone d'ombre tracée par le chapiteau. Et on sait que ces améliorations sont possibles, parce qu'il faut quand même l'avouer : le festival est réglé comme une horloge suisse et fonctionne sacrément bien dans la plupart des domaines.
GAGNANT : Dour 2018